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Encore plus d'histoires

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Un homme dessine sur une souche d'arbre
Radio-Canada / Vincent Bonnay

Whitehorse, un après-midi de 1957. Au 101 de la rue Main, le vent se heurte à la vieille porte en bois du café de l'hôtel White Pass. À l’intérieur, on boit, on fume, et les bribes de conversation sont soudainement rompues par quelque chose d’insolite.

« Quelqu’un a mis une pièce dans le juke-box… et là, du fond du café, un type s’est avancé et s’est mis à danser autour du juke-box! »

Il n’en fallait pas plus pour enflammer l’imagination de Jim Robb, assis quelques tables plus loin. L’homme de 24 ans voit dans ce personnage ce qui deviendra le projet d’une vie. Je me suis dit que personne ne faisait grand-chose à propos de nos personnages hauts en couleur du Yukon, et ça a rendu ma vie intéressante, résume-t-il.

Dessin de Jim Robb
Jim Robb
Photo: Dessin de Jim Robb  Crédit: Jim Robb

À ses débuts, il était l’homme qui trimballe ses toiles, ses canevas et son attirail à travers le Yukon, sans que l’on sache vraiment ce qu’il faisait. Mais il les a tous croqués – ces personnages, ces gueules que seul le Yukon du passé pouvait forger, ces vieux bâtiments qui penchent à l'extrême et la rouille qui les rongent – avant que le temps ne fasse son œuvre et les emporte. 

Jim Robb, 88 ans, passe encore certaines de ses nuits à dessiner encore et encore ce monde aujourd’hui perdu, pour le maintenir en vie.

Jim Ribb qui dessine sur une vitre
Radio-Canada / Vincent Bonnay
Photo: Jim Ribb qui dessine sur une vitre  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

Dessiner l’Histoire

Jim Robb a toujours dessiné, mais jamais rien de vraiment sérieux, vous dira-t-il. Son petit frère, David Robb, se souvient de l’adolescent qui esquissait ses « cartoons », dans un style qu’il retrouve encore aujourd'hui dans ses œuvres. Comme il « n’aimait ni l’école ni l’autorité », le jeune garçon a vite troqué son sac d’école pour le chevalet de l’École des beaux-arts de Montréal. Et un jour, il est parti.

Il n’est pas parti pour le Yukon, mais pour le Canada entier, explique David Robb, qui se souvient que sa famille était aussi heureuse pour lui que surprise par son choix. Jim, le jeune homme toujours intéressé par l’histoire, et surtout, par les gens qui la font, s’est lancé sur une route qui a fini par le mener au Yukon, en 1955, où il n’avait « pas du tout l’intention d’être un artiste en arrivant ».

Loin de son Québec natal, il y enchaîne d’abord les petits boulots jusqu’à cette rencontre fortuite, dans le café de l'hôtel White Pass, qui va donner un but à sa vie. À partir de ce jour-là, et de ces quelques pas de danse de Wigwam Harry – camionneur et bon vivant notoire –, il va chercher ces visages qui racontent une histoire, les croquer, les photographier, les filmer pour certains, et raconter les vies de ces « Colorful Five percent », que l’on pourrait se risquer à traduire par « les 5 % hauts en couleur de la population ».

« Beaucoup de ces personnages sont décédés aujourd'hui, mais c’était mon travail que de les garder en vie dans mes dessins et dans mes films. »

— Une citation de  Jim Robb, artiste

Il n’y a pas de mode d’emploi pour débusquer l’un de ces personnages. Dans les années 70, une de ces rencontres se fait à un coin de rue : Jim croise le regard d’un homme qui attend son bus, Big Salmon George, membre des Premières Nations, employé à la coupe du bois pour les bateaux à vapeur qui remontent le fleuve jusqu’à l'arrêt de ceux-ci. Jim lui demande s’il peut le prendre en photo, et Salmon George accepte, mais le bus arrive.

Il allait louper son bus le temps que je fasse son portrait, alors je lui ai donné un billet de cinq dollars pour qu’il prenne un taxi, raconte-t-il en plaisantant du fait qu’à l’époque, c’était encore possible de s’offrir un taxi pour une telle somme.

Quelques instants après le chassé-croisé des passagers montant et descendant du bus, Jim prend la photo et capture ce visage qui raconte une histoire, et l’homme prend son taxi.

Un tableau d'un vieux monsieur
C’est sous le regard de personnages du passé, ici Big Salmon George, que Jim Robb continue de travailler.Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Jim Robb raconte qu’à ce moment-là, c’était son dernier sou en poche qu’il venait de donner. Il croyait en sa mission, et celle-ci ne se cantonnait pas aux personnages. 

Impossible de savoir combien de portraits a croqués Jim Robb depuis ses débuts. De nombreux personnages sont passés à la postérité sous son crayon, comme le fameux Wigwam Harry; Black Mike, un bûcheron-trappeur-mineur du Klondike; ou encore Andy Hooper, le déménageur de bâtiment (oui oui, du bâtiment entier).

Leur décor n’a pas non plus été négligé. Les vieilles bâtisses ou cabines du centre-ville, ou d’ailleurs, au plus profond des forêts comme celle de Jack London ou aux abords de Dawson, Jim Robb les a toutes immortalisées et en a inventé plus encore, toujours avec son style bien à lui, baptisé la vérité exagérée, qu’il résume ainsi : Si une cheminée penche, et bien je la fais pencher encore plus!

Cette mission qu’il s’est donnée, et qu’il poursuit encore au quotidien, comme un sacerdoce, est de garder en vie les personnages yukonnais du passé dont il a croisé la route. Et au bout du compte, toutes leurs petites histoires permettent d’en préserver une grande : celle du territoire.

Jim Robb est debout sur le seuil de la porte
Jim Robb est debout sur le seuil de la porte
Radio-Canada / Vincent Bonnay
Photo: Son travail artistique fait partie intégrante de sa vie. On le retrouve même jusque sur sa boîte aux lettres.  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

Collectionneur du temps passé

Sans surprise, Jim Robb habite depuis longtemps dans l’une des plus vieilles maisons de Whitehorse. Derrière le petit portillon à la peinture effritée, le chalet en bois semble tiré de l’un de ses croquis, comme si l’artiste avait choisi de vivre dans son œuvre, même si, fort heureusement, les murs et la cheminée de celui-ci ne penchent pas.

Dans son atelier s’entassent les reliques d’un temps révolu. On peine à s’y déplacer au-delà du petit bureau surplombé par d'innombrables étages de boîtes en carton contenant on ne sait quels objets précieux. 

Sur les étagères surchargées, les différentes œuvres d’hier et d’aujourd’hui, des impressions, des tableaux originaux, côtoient de vieux journaux de la ruée vers l’or, des cadres et leurs portraits sépia vieillis, des lampes à huile, un ancêtre du téléphone et d’autres bibelots. Des trésors en métal rouillé que certains laisseraient filer, mais pas Jim Robb, qui est aussi collectionneur. Pour lui, tout ce qui a une valeur historique mérite d'être préservé.

Jim Robb qui dessine assis dans son atelier
Le métier d’artiste n’est pas de ceux dont on peut prendre sa retraite. Jim Robb travaille parfois jusqu'à tard dans la nuit sur certaines œuvres ou certaines commandes.Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

C’est là, au milieu de l’inspiration en quelque sorte, qu’il travaille. Jusqu’à tard dans la nuit parfois, à côté des restes d’une vieille roue de charrette et sous le regard d’un immense trophée d’orignal, il continue de tracer à la pointe du crayon ce que sa mémoire conserve du passé, ou ce que ces yeux perçoivent du présent.

J’aime recréer de vieux bâtiments comme ceux de Moccassin Flat, de Whiskey Flat [de vieux quartiers de Whitehorse aujourd'hui disparus] ou du vieux Dawson, ça me vient presque automatiquement.

L'âge n’a pas affecté mon art, tient-il à préciser, pendant que, stylo à la main, il enchaîne les traits sur la tranche de bois qui lui sert de toile, le geste sûr. Les lignes qui semblaient confuses laissent doucement apparaître une cabane surélevée par de hauts pieds en bois.

C’est une cache, décrit-il. C’est là où les pionniers conservaient leur nourriture, leurs provisions et leurs munitions.

Les caches ne courent plus les rues. Ces pionniers se sont éteints, et ceux qui les ont suivis aussi. Les premiers mineurs, les travailleurs du chantier titanesque de la route de l’Alaska, ces témoins d’un Yukon où survivre était une aventure, où l'avenir était aussi incertain que la stabilité de la cheminée de sa cabine, tous ou presque ne sont plus. Ce Far West du Far North n’existe plus que dans la littérature, dans les archives territoriales et dans les dessins de l’artiste.

Des édifices dessinés
Jim Robb
Photo: Un dessin de Jim Robb  Crédit: Jim Robb

Je tombais souvent sur lui aux archives, et nous nous lancions toujours dans des conversations animées, toujours à propos d’histoire, se souvient Michael Gates, un compatriote. Les deux se sont saisis d’un stylo pour exprimer leur passion pour l’histoire, mais l’un a choisi le dessin, et l’autre, les mots.

Les historiens ont tendance à se concentrer sur certains sujets militaires, les activités coloniales, les explorations, constate Michael Gates. Au Yukon, c’est la ruée vers l’or du Klondike et la construction de la route de l’Alaska, mais en marge de ces événements et de ces gens importants, il y en a beaucoup d’autres, et ce sont eux que Jim a su capturer. [...] C’est sa façon très personnelle de reconnaître ces gens et leurs rôles dans l’émergence du Yukon au vingtième siècle.

« Il a élevé les gens ordinaires à leur place légitime dans notre Histoire. »

— Une citation de  Michael Gates, messager d’histoires du Yukon

Pour Michael Gates, nommé premier messager d’histoires par la commissaire du Yukon, le travail passionné de l’artiste a joué un grand rôle pour attirer l’attention sur la dimension historique du Yukon.

Un homme assis sur un banc à l'extérieur
L’historien Michael Gates et Jim Robb ont en commun une passion pour l’Histoire de leur territoire, mais aussi l'envie de la faire partager.Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Il a pris son amour pour l’histoire du Yukon et l’a exprimé à sa façon. Là où l'histoire pourrait n’être qu’une source d’inspiration pour un artiste, Jim Robb y ajoute une autre facette.

Dans les vieilles bâtisses qui penchent, par exemple, il y met un peu de sa personnalité tout en préservant le caractère historique du bâtiment, et c’est ce qui est remarquable, remarque-t-il.

Son dévouement quasi obsessionnel a même valu à Jim Robb d’être nommé membre de l’Ordre du Canada en 2003.

Jom Robb devant un édifice
Jom Robb devant un édifice
Radio-Canada / Vincent Bonnay
Photo: Chaque jour, Jim Robb marche dans Whitehorse, une ville qui ressemble de moins en moins à celle qu’il a connue dans sa jeunesse.  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

Témoin d’un monde en mutation

Il n’est pas rare de croiser Jim Robb dans la rue Main, l’artère principale de Whitehorse. On le repère au nombre de gens qui le saluent sur les trottoirs. Dans cette ville qui change et se modernise et où le pas s’est accéléré, lui marche tranquillement, comme s’il observait le mouvement sans pour autant se faire emporter.

Des maisons comme la sienne, on n’en compte plus tant que ça, et celles qui tiennent bon commencent à se retrouver dans l’ombre du monde moderne. Les vieux toits en tôle se font maintenant toiser par les immeubles flambants neufs, les fameux condos. 

Je n’aime pas trop le changement, répond simplement Jim Robb quand on lui demande ce qu’il pense de Whitehorse d'aujourd'hui. Je n’étais pas là pendant la ruée vers l’or, mais ce que j’ai vu, c’est la mutation de Whitehorse et du Yukon.

Cette mutation, il l’a résumée en un tableau : Des toilettes sèches aux condos.

Je trouvais ça intéressant de dessiner le Whitehorse que j’ai connu avec Whiskey Flat et autres, et de le placer à côté de "Condos city". On en a de plus en plus, des condos, c’est fou.

Dessin d'un petite village entouré de grands édifices
Jim Robb est particulièrement fier de l’une de ces dernières œuvres : « Des toilettes sèches aux condos ». Celle-ci symbolise à bien des égards le travail d’une vie. La vie d’avant, qu’il a en mémoire, y fait face au monde moderne.Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Il ne répondra pas à la question sur la potentielle nostalgie de ce temps révolu, préférant plaisanter sur le fait que, dans son dessin, il a malicieusement placé l’une de ses toilettes sèches juste à côté des fenêtres où travaillent les bureaucrates.

Avec humour, il pointe le changement démographique au cœur de ce Yukon en mutation. Les quartiers disparus de Whitehorse et leurs centaines de cabines ont laissé place à des parcs. Les habitants de cette petite société haute en couleur qui a fourni à Jim Robb l’inspiration d’une vie entière de travail s’en sont allés aussi.

Beaucoup de ces gens intéressants sont décédés au fil des années, et maintenant, une grosse partie de la population travaille pour le gouvernement, ce sont des bureaucrates ou autres. Ils ne sont pas aussi intéressants que les anciens de jadis, mentionne-t-il avant de nuancer en ajoutant que d’un autre côté, vous pouvez être au pays depuis 50 ans et n’être toujours pas intéressant… On pense que les vieux sont toujours plus intéressants, mais ça dépend vraiment des gens.

Jim Robb se tient debout prês d'une clôture
Jim Robb aime les bâtiments historiques; rien d’étonnant à ce qu’il habite lui-même dans une des plus vieilles maisons de Whitehorse.Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Le temps s’est écoulé depuis ses premiers visages croqués à un coin de rue, ses premiers clichés d’anonymes. Toutes ces petites histoires humaines contées à la pointe du crayon depuis 67 ans, et les aventures qui en ont découlé, n’ont-elles pas fait de Jim Robb l’un de ces personnages hauts en couleur qu’il a cherchés toute sa vie? À cette question-là non plus, il ne répondra pas. La plupart des Yukonnais répondraient par l’affirmative sans hésiter, mais lui, dans un mélange d’humilité et de pudeur, esquive la question.

Beaucoup de gens me disent ça, concède-t-il, avant de répondre dans un sourire et après un silence de réflexion : Pas aussi intéressant que certains.

Même s’il n’entend pas poser son stylo de si tôt, il pense à l’avenir, à ce qu’il adviendra de l'œuvre de sa vie, sa mission. Qui, après lui, préservera ceux qu’il a maintenus en vie avec ses croquis pour que leurs histoires soient relayées et ne tombent pas dans l'oubli?

Préserver l’Histoire à travers les gens et les lieux; personne ne peut plus faire ce qu’il a fait, et ça sera l’héritage qu’il léguera, estime son frère David. L'œuvre de Jim Robb, que l’historien Michael Gates décrit comme un hommage à l'homme ordinaire, ne pouvait être réalisée qu’à partir de ce bien éphémère qu’était la vie d’une génération de Yukonnais.

Il a eu l'œil pour percevoir ça et en a réalisé la valeur avant que cela disparaisse, résume-t-il. 

On dit souvent que l’on se rend compte de la valeur des choses une fois qu’on les a perdues. Jim, lui, n’a pas attendu. La valeur de l’Histoire, comme celle du « cartoon », un art longtemps sous-coté, ne l’est plus, et aujourd’hui, certaines œuvres de l’artiste se vendent plusieurs milliers de dollars. Certaines ont été vendues à des particuliers, d’autres exposées dans des galeries d’art de Whitehorse, ou bien trônent fièrement dans des boutiques souvenirs. Tout le reste se trouve dans son atelier et ses archives. Où iront ces œuvres après sa mort, lui qui n’a ni femme ni descendance, est encore un mystère…

Jim Robb s’est trouvé au bon endroit, au bon moment pour saisir ce monde qui s'évanouissait. Un coup de chance, car aujourd'hui, les personnages se sont éteints, les vieilles baraques en bois se sont effondrées ou ne vont pas tarder à le faire, même le café où tout a commencé a disparu dans les flammes le jour de Noël 1961. 

Tous, chacun à leur manière, auraient emporté leurs souvenirs, leurs histoires, s’ils n’avaient pas croisé le regard et le crayon de Jim Robb.

Les vidéos et les animations des œuvres de Jim Robb ont été réalisées par Vincent Bonnay.

Jim Robb signe son nom sur une vitre
Radio-Canada / Vincent Bonnay
Photo: Jim Robb signe son nom sur une vitre  Crédit: Radio-Canada / Vincent Bonnay

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